La gestion des connaissances au Burkina Faso, interview avec une pionnière : Jocelyne Yennenga Kompaoré


(English version at the bottom)

Jocelyne Yennenga Kompaore, KM pioneer (Credits: Performances)

Jocelyne Yennenga Kompaore, KM pioneer (Credits: Performances)

De passage à Ouagadougou en septembre dernier j’ai visité mon amie et consœur de KM4Dev et SA-GE, Jocelyne Yennenga Kompaoré, directrice fondatrice de l’atelier Performances. Pionnière de la gestion des connaissances dans le « pays des hommes intègres » (Burkina Faso), Yennenga a accepté cette interview dans laquelle elle revient sur son choix de ce domaine, les tendances qu’elle observe et ce qu’elle conseillerait à d’autres entrepreneurs emboitant ses pas.

Ewen Le Borgne (ELB) : Yennenga, comment définirais-tu la gestion des connaissances ?

Jocelyne Yennenga Kompaoré (JYK) : Gérer les connaissances c’est avoir un certain nombre de réflexes, c’est aussi mettre en place une certaine organisation en interne afin de ne pas éparpiller, gaspiller, perdre les connaissances que l’on acquiert soit par l’expérience, soit par des échanges avec d’autres personne ou tout autre mode d’acquisition du savoir. La gestion des connaissances, c’est un ensemble de décision et d’actions que l’on peut prendre et entreprendre une fois que l’on a répondu à ces deux questions : (1) de quelles connaissances ai-je besoin dans le cadre de mon travail ? (2) Qu’est-ce que j’ai appris par mon expérience que je peux transmettre, partager avec d’autres personnes ?

(ELB) : Pourquoi as-tu choisi le domaine de la gestion des connaissances et comment as-tu démarré dans ce domaine ?

(JYK) : Le terme ‘gestion des connaissances’ m’est venu après la rencontre KM4Dev de Bruxelles en 2009. Je menais déjà des activités de prestation dans ce domaine et j’inventais puis testais des méthodologies et différents process sans pouvoir mettre un nom à mes prestations. En fait, c’était assez embarrassant, car je me sentais à part. Dans mon environnement, on avait tendance à m’associer aux agences de communication, ce que Performances n’est pas. C’est donc pendant la rencontre KM4DEV que j’ai découvert l’expression gestion des connaissances et je me suis presque exclamée : voilà ! C’est ce que je fais !

Mes premiers pas dans la gestion des connaissances remontent à 2000.  J’ai été recrutée dans une ONG dans l’est du pays, où j’ai travaillé pendant trois ans pour capitaliser les expériences d’organisations paysannes ; je travaillais avec les leaders de ces organisations pour retranscrire ces expériences et voir comment on pouvait l’écrire de manière optimale. Mon travail consistait en grande partie à faire des interviews, à les retranscrire, à analyser ces retranscriptions pour en extraire ce que je pouvais et les ré écrire de façon attrayante afin de les partager avec le maximum d’organisations paysannes. On part avec un mot, un thème, et on atterrit avec un livre, une vidéo, une émission radio. C’est un processus concret de fabrication de produits transmissibles.

Mon premier thème de travail c’était la gestion dans les organisations paysannes. Très surprenant pour quelqu’un (moi) qui ne s’y connaissais pas spécialement en gestion. Mais à la fin du processus, mon évolution dans la connaissance de ce thème était spectaculaire. Au-delà des produits, les méthodologies sont très importantes.

(ELB) : Observes-tu des tendances dans la gestion des connaissances au Burkina Faso ?

(JYK) : Aujourd’hui l’expression gestion des connaissances commencent à faire son entrée dans le vocabulaire des organisations. Même si on ne voit que certains aspects, comme la capitalisation d’expérience, concept beaucoup plus courant par ici et qui a quelque peu détrôné celui de « suivi-évaluation ». Mais c’est déjà une grande évolution qui montre que l’on commence à accorder de l’importance au savoir local. L’impact étant que de plus en plus d’organisation prévoient une rubrique « capitalisation » dans leur budget. Je pense avoir contribué à cet état de fait, juste par le fait de l’existence de l’atelier Performances et la sensibilisation que j’ai faite auprès des organisations paysannes et de leurs leaders. Je leur dis : « vous pouvez introduire la capitalisations de vos expériences dans vos programmes. Là au moins, vous pouvez démarrer sans partenaires financiers ! Commencer par dresser une carte de vos savoirs et prioriser les thèmes sur lesquels vous estimer que vous avez quelque chose à partager. Je peux vous y aider ».

Une autre tendance – et c’est peut-être dommage – c’est que la capitalisation a tendance à avoir lieu à la fin des projets. Je conseille de ne pas attendre la fin et de s’y mettre dès le démarrage pour pouvoir conserver le maximum du cheminement.

(ELB) : Qu’est-ce-que tu aimerais vraiment faire si ça ne tenait qu’à toi ?

(JYK) : Je voudrais développer l’édition, la diffusion. Quand on arrive au document, souvent les finances ne suivent plus. Je voudrais mettre en place un système de diffusion et de production. Par ailleurs, la transmission est essentielle pour moi car je suis consciente, que toute seule ma capacité de production restera faible quel que soit mon expertise. Je ne serai satisfaite que quand j’aurais réussis à former une « masse » importante de ressources humaines locales dans la sous-région. La mise en place d’un système efficace de formation est un de mes grands chantiers du moment.

 

(ELB) : Que conseillerais-tu à d’autres entrepreneurs qui veulent se lancer dans la gestion des connaissances au Burkina Faso ou dans la sous-région ?

(JYK) : Ne pas être trop ambitieux et perfectionniste ! Avoir le courage de commencer car l’apprentissage se fait sur la route et s’inspirer un peu de l’expérience de ceux qui ont de l’expérience en la matière. Je suis toujours très disposée à partager mon expérience avec ceux qui la respectent, qui lui accordent de la valeur et donc un prix. J’ai aussi développé un concept que j’appelle “STRATE-JYK”. Dans ce cadre j’ai rédigé des “fiches stratejyk” où je raconte mon expérience en création et gestion d’une petite entreprise.

(ELB) : Quelles sont tes sources d’inspiration dans ton travail et dans ta vie ?

(JYK) :  KM4Dev est une source d’inspiration très riche.

Je suis moins mystifiée par la connaissance des autres qu’avant. Je travaille à valoriser ma propre connaissance. Ça décomplexe, ça libère. On n’est plus éternel demandeur, on peut aussi proposer son offre.

J’essaie d’avoir des moments de bureau et des moments de terrain. Je réfléchis beaucoup aux méthodologies. Je peux passer plusieurs années à réfléchir et à tester pour pouvoir en fin de compte, standardiser. Je travaille comme un artisan mais j’ai des ambitions d’industriels. J’ai besoin d’expérimenter avant de mettre « sur le marché ». J’aime travailler de façon professionnelle. Je me paye le luxe de prendre le temps pour faire les choses ; quand c’est possible !

Certaines personnes me reprochent de ne pas être assez visible. J’assume cette politique de discrétion, qui du reste n’est que le reflet de ma personnalité. Et puis, le fait est que mon action, bien qu’étant encore à petite échelle est quand même connue et reconnue. Comme quoi, la meilleure communication n’est pas toujours celle que l’on fait soi-même ! Je ne suis pas un « réseaux sociaux  addict ». Les effets de mode en matière de NTIC, sont certes une grande opportunité, mais je suis très sélective et je ne prends que ce dont j’ai besoin au moment où je me sens prête. Je recherche un impact consistant et durable sur le long terme. Le challenge c’est de pouvoir vivre correctement au jour le jour, et là, on est bien sur du très court terme ! Sourire.

Bref, faire comme les autres, de façon systématique, non. Etre moi-même et ne pas perdre de vue mon objectif, c’est ce qui inspire mes décisions et mes actes, au risque parfois de ne pas être comprise.

Pour moi, la connaissance c’est ce qui nous rend autonomes. Tout ce qui me permet d’être autonome dans la vie c’est de la connaissance. Le reste, c’est du blabla.

(English version – translation by myself so not quite as the original version in French)

JYK, moving for development (Credits: Performances)

JYK, moving for development (Credits: Performances)

While in Ouagadougou last September I visited my friend and KM4Dev/SA-GE peer Jocelyne Yennenga Kompaoré, founder and director of consultancy firm Performances and an Ashoka fellow. A knowledge management pioneer in Burkina Faso, Yennenga accepted to give this interview where she explains how she ended up choosing this field of activity, the trends she has witnessed and what she would advise other KM entrepreneurs wishing to follow her footsteps. 

Ewen Le Borgne (ELB) : Yennenga, how would you define ‘knowledge management’?

Jocelyne Yennenga Kompaoré (JYK) : Knowledge management is about a set of reflexes, about organising things internally to avoid scattering, wasting and losing knowledge that we acquire through experience or exchange with other people. It is about the decisions and actions that one can take and undertake after addressing the questions: (1) What knowledge do I need for my work? (2) What have I learned from experience that I can share with other people?

(ELB) : Why have you chosen to work on knowledge management and how did you get started in that field?

(JYK) : The term ‘knowledge management became familiar to me after the KM4Dev annual meeting of 2009 in Brussels. I was already providing services in that domain before, and I was inventing and testing different methodologies and processes but I didn’t know what to call my domain of work. Actually it was embarrassing because I felt I didn’t fit anywhere. In my environment, people tended to associate me with communication agencies, which Performances is not. During the KM4Dev gathering I discovered knowledge management and it dawned on me that ‘This is what I do!’

My first steps in knowledge management go back to 2000. I was then recruited by an NGO based in Eastern Burkina Faso where I worked for three years to capitalise on the experiences of farmer organisations. I was working with the leaders of those organisations leaders to document these experiences and see how we could write about them most effectively. My work consisted in conducting interviews, transcribing them, analysing those transcriptions and extracting what I could to rewrite them in a compelling way so as to share these experiences with as many farmer organisations as possible. This kind of work starts with a word, a theme and eventually you land a book, a video, a radio broadcast. It’s a very concrete process of creating products that can be shared.

The first theme I worked on was the management of farmer organisations, which was quite surprising, considering I was not really a specialist in management. At the end of the process though, my understanding of it had changed spectacularly. Beyond products, methodologies are very important indeed.

(ELB) : Do you witness certain trends in knowledge management in Burkina Faso?

(JYK) : Today knowledge management (‘Gestion des connaissances’) is slowly becoming part of organisations’ discourse, even though we only see certain aspects of it, such as ‘capitalisation des expériences’ – a concept which is familiar to many more people here and has overtaken ‘monitoring and evaluation’. This is a major shift which shows that people increasingly recognise of the importance of local knowledge. The impact of this is that more and more organisations are considering ‘capitalisation’ activities in their budget. I think I have contributed to this with Performances and the sensitisation work I’ve carried out among farmer organisations and their leaders. I tell them: “You can introduce the capitalisation of your experiences in your programs. There, at least you don’t need financial partners! Start by mapping out your knowledge and prioritising the themes around which you think you have something valuable to share. I can help you with that”.

Another trend, and it’s perhaps a pity, is that capitalisation tends to happen at the end of projects. I always advise not to wait until the end of a project and rather get it going from the onset to be able to capitalise experiences optimally along the way.

 

(ELB) : What would you like to be doing, ideally?

(JYK) : I would like to focus on publishing and diffusion/dissemination. When it comes to developing outputs, funding is often scarce. I would like to set up a production and dissemination system. Sharing is essential for me as I am fully aware that my production capacity remains weak whatever my expertise is. I will be happy when I reach a critical mass of human resources in the region (West Africa). Setting up an effective capacity development system is one of the main endeavours I see ahead of me.

 

(ELB) : What would you advise other entrepreneurs wishing to start working on knowledge management in Burkina Faso and the region?

(JYK) : Not to be too ambitious or perfectionist! Just dare beginning because learning happens along the way and follow inspiration from those who are a little more experienced. I am always keen on sharing my experience with those who respect and value it. I have developed a concept I call ‘STRATE-JYK’, around which I have written ‘stratejyk lists’ (‘fiches stratejyk’) telling my experience in creating and managing a small company.

(ELB) : What/who are your sources of inspiration in your work and your life?

(JYK) :  KM4Dev is a very rich source of inspiration.

I am somewhat less mystified by other peoples’ knowledge than I used to be. I am working on my own knowledge and it is liberating: I am no longer just asking for support, I can also offer some.

I try to mix office and field. I reflect a lot about methodologies. I can spend many years thinking and testing so as to, eventually, move on to standardisation. I work as a craftsman though I have industrial ambitions. I need to experiment, test and try out before bringing something to the market. I like to work in a professional manner. I enjoy the luxury of taking some time to try things out – whenever I can!

Some people tell me I am not visible enough but I have no problem with that level of discretion, which actually reflects my personality. Anyway my work is – however small scale – known and recognised. The best kind of promotion doesn’t always come from oneself after all! I am no ‘social network addict’. ICT fads certainly offer great opportunities but I am very selective and only borrow what I need at a given moment and when I feel ready for it. I seek sustainable impact. The challenge lies in living well day in day out and here we’re obviously in the short term!🙂

So… I’m not one to follow what others are doing, systematically. Being myself and not losing my objective is what inspires my decisions and actions, sometimes bearing the risk of being misunderstood.

Knowledge is what makes us autonomous. Everything and anything that allows us to be autonomous in life is knowledge. The rest is hot air.

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3 thoughts on “La gestion des connaissances au Burkina Faso, interview avec une pionnière : Jocelyne Yennenga Kompaoré

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